Pour nos cœurs déchirés

« Pour nos cœurs déchirés », un travail en cours autour de “Roméo et Juliette”

Le Collectif 880 travaille actuellement sur une relecture de Roméo et Juliette d’après William Shakespeare, un projet qui explore le tumulte de l’adolescence et le vertige de la parentalité. À travers le regard d’un père confronté à son enfant adolescent, la pièce interroge la difficulté de comprendre l’autre génération lorsque l’on a soi-même traversé ces bouleversements, parfois oubliés. Portée par une équipe intergénérationnelle, la création croise les expériences et les points de vue pour faire émerger une réflexion sensible sur le lien parent-ado, entre humour, tendresse et complexité des relations familiales.

Pour nos cœurs déchirés c’est l’histoire d’une adolescence qui marche sur une crête sensible, la course de deux corps tendus l’un vers l’autre et qui finit mal. C’est le battement impulsif d’un cœur insoumis à la famille. C’est aussi l’histoire de parents, perdus dans leur (r)age, écartelés entre un amour inconsidéré pour leurs enfants et une violente passion pour le respect des traditions afin de faire perdurer coûte que coûte un système qui s’effondre.

C’est l’histoire d’un antagonisme sauvage et fou des deux côtés. Pour nos cœurs déchirés est l’adaptation à trois comédien·ne·s de Roméo et Juliette de W. Shakespeare. Ce choix de texte a pour point de départ la distance : celle qui sépare l’adolescent que j’ai été et le père que je suis face à mon fils aux portes de sa propre adolescence. Celle aussi qui me séparait de mes parents. « L’adolescence ne laisse un bon souvenir qu’aux adultes ayant mauvaise mémoire » disait François Truffaut. En ce qui me concerne, ma mémoire est bonne et les images de ma jeunesse ne sentent pas bon la madeleine ! La foultitude de changements hormonaux me rendait totalement imprévisible, paradoxal et incohérent face aux différents désirs qui s’offraient à moi. Je me sentais à la fois mou et tonique et il me semblait que certaines parties de mon corps poussaient à des vitesses différentes ! Pour couronner le tout, en complément de ce corps plein d’oxymores, il y avait avec mes parents une mésentente patente, faite parfois de quiproquo, mais le plus souvent de ruptures maladroites, non assumée et/ou non totalement claires avec leur mode de vie, leur façon de penser le monde, que je détestais. Et voilà qu’aujourd’hui je suis père à mon tour ! Père d’un enfant qui est en train d’ouvrir grand la porte de l’adolescence pour la refermer aussitôt, en la claquant, sur mes incompréhensions !

Projeté aujourd’hui de l’autre côté du miroir, j’aimerais éprouver l’étendue de ces interrogations via le récit qui met puissamment cette dualité en lumière, celui des deux amants de Vérone. Sans retirer l’antagonisme Amour/Haine nécessaire à la dramaturgie shakespearienne, je ne souhaite pas ici mettre l’accent sur le romantisme de cette histoire d’amour, encore moins sur sa pureté. Ce qui me pose question en revanche, c’est l’aspect obsessionnel de ces deux émotions qui mènent toutes deux à la mort. Elles se tiennent la main et s’alimentent. C’est aussi la relation parents-enfants, faites d’attendus, de devoirs, de préjugés, d’incompréhensions. Et c’est en dernier lieu une question : comment faire face à cet abîme glacé quand les enfants « irrespectueux sont au tombeau avant leur parents » ?

Toutes ces interrogations seront accrues par la collaboration avec Iris Pucciarelli et Pierre Bidard, deux jeunes artistes qui, eux, n’ont pas encore découvert les émotions contrastées de la parentalité ! Nous confronterons ainsi nos lectures de Roméo & Juliette. Nous serons donc trois à jongler avec l’humour et la tragédie pour raconter notre histoire de Juliette et de son Roméo. Un trois poussé par un désir de créer un théâtre où le jeu est au centre, où, au sein d’une scénographie épurée, les passions humaines seront déployées dans toute leur démesure. Un théâtre qui pistera la magie : cette tension entre réalité et illusion, entre croyance en la fiction et réalité d’une illusion. Un théâtre enfin simple dans sa forme qui tentera de ne rien imposer mais qui suggèrera, qui cherchera à faire le grand avec le peu. Avec enfin, dans nos bouches, la langue d’Olivier PY. Cette adaptation très libre prendra en effet appui sur sa traduction de Roméo et Juliette. Sa langue un oxymore à elle seule, réussit le mélange de lyrisme et de vivacité, un style à la fois poétique, direct et brut ; une langue qui malgré tout garde son aspect populaire une langue à la fois chère au théâtre Élisabéthain et proche de nous.

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